JUILLET 1962 : Quel avenir pour les enfants de l'Exode ?

Publié le par Cercle Algérianiste d'Aix en Provence

Mois de juillet 1962. Nous sommes nombreux à quitter l’Algérie définitivement par bateaux ou avions. Le plus souvent hagards.  
Nous publions un extrait d’un texte de Francine DESSAIGNE qui sert de conclusion à son journal écrit à ALGER, au fil du temps jusqu'à la fin du mois de juin 1962.
L'auteur le publia juste après l'Indépendance.
Francine DESSAIGNE était mère de 4 enfants.

Ces lignes écrites en 1962 interrogeaient l'avenir ! ...


 

"Mon journal s'arrête deux jours avant mon départ...Une partie de ma vie s'est terminée lorsque, du bateau, j'ai vu s'éloigner les maisons blanches qui bordent la baie.... J'ai essayé d'écrire sans passion, notre vie de tous les jours. J'ai parlé de nous, car nous sommes comme tout le monde ici, une famille tout à fait banale. J'ai noté nos réactions aux multiples incidents de nos journées.
J'ai voulu éviter toute polémique et je me rends compte que le simple énoncé des faits en prend parfois la forme. A mesure que la tragédie se développait, j'ai dû de plus en plus parler de l'OAS. Ce n'est pas de ma part une prise de position politique. C'est le reflet fidèle de ce que nous avons vécu. Nul historien honnête qui fixera cette période ne pourra passer sous silence l'emprise de l'Armée Secrète sur nos esprits. Emprise délibérément admise par une population qui a été bien surprise des sentiments que certains lui prêtaient. Elle ne voulait ni conquérir la métropole ni la gouverner, mais rester français sur le sol où elle était née.
J'ai eu aussi le grand désir de faire connaître la dramatique absurdité de notre vie. Pourquoi tant de souffrances ? Pourquoi ces familles déchirées dans leur chair par ces morts brutales ou disloquées par des séparations tragiques ?...
...J'ai retrouvé le calme de la campagne, les chemins sans surprises et les nuits troublées par le seul chant des grillons...

 Je sais que mes enfants pourront s'adapter à de nouvelles conditions de vie. Pourtant je m'inquiète pour eux des premiers contacts avec les groupes de gosses de leur âge, avec les nouveaux maîtres dont dépend leur avenir.

Mais tous les autres ? Tous ces enfants témoins lucides et effarés de la décomposition de leur univers ?... Ils ont vu éclater le cadre de leur vie : école fermée ou brûlée ; foyer démantelé ; parents écrasés de fatigue, minés par le chagrin, épaves abandonnant leur rôle tutélaire...

Et les adolescents ? Intransigeants et fiers, brûlés par un rêve trop beau, ils restent pantelants, leur espoir émietté. Demain, durcis, révoltés contre tout comme on l'est à seize ans, vont-ils trouver ici des rancunes stupides ou des éducateurs patients et généreux...

Maintenant que les vies sont sauves, commence pour les mères une nouvelle attente. Que vont devenir nos enfants aux souvenirs trop lourds ?... Nous pensions en avoir fini avec l'angoisse. La voici qui renaît sous un nouveau visage : après avoir perdu notre pays, verrons-nous nos enfants dénaturer leur âme ?"

 

Illustration extraite de la série de B.D d'Evelyne Joyaux et Pierre Joux - Album n° 5 "Les rivages amers"

 

Publié dans TEMOIGNAGES, POINT DE VUE

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