LA LANGUE, LES MOTS : Intervention de la présidente au 30ème anniversaire du Cercle d'Aix

Publié le par Cercle Algérianiste d'Aix en Provence

« Hier aujourd’hui demain »

(Résumé de l'intervention de la Présidente du Cercle d'Aix, lors du 30ème anniversaire de sa création, le 29 avril 2017)

 

Lors de la manifestation organisée pour les trente ans de la création du Cercle Algérianiste d’Aix, un court extrait du texte de Montherlant, « Il y a encore des paradis, images d’Alger », daté de 1935, fut cité dans l’introduction. Il fournit la transition avec l’exposé qui suivit. Ces pages évocatrices du bonheur, de la vitalité et de la beauté de la jeunesse d’Algérie accordée à celle du monde, ont été rédigées par un écrivain français reconnu. Elles sont pourtant rarement citées, y compris dans les bibliographies relatives à notre histoire.

Ce n’est qu’un exemple d’effacement de notre passé, parmi bien d’autres qui ne sont pas tous littéraires. Or si l’oubli est naturel, et même parfois souhaitable, les Français d’Algérie luttent depuis des dizaines d’années contre cet effacement sournois qu’ils ressentent comme une injustice et comme une agression

Rassemblement à Notre-Dame d'Afrique à Théoule

Rassemblement à Notre-Dame d'Afrique à Théoule

LA LANGUE, LES MOTS.

Albert Camus, affirmait que « mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde ».

On a d’abord substitué le vocable péjoratif « Pieds-Noirs », puis le terme abstrait « Rapatriés » au nom « Français d’Algérie » qui, seul, rendait compte de notre identité enracinée sur un territoire et dans une histoire. Les « coopérants » durant les années 1970 ou les Français vivant à l’étranger furent eux aussi « rapatriés » lorsque des évènements violents les ont contraints à rentrer précipitamment.

En changeant notre nom on a fait disparaître la spécificité de notre histoire.

Selon ce même procédé « Algérie coloniale » a remplacé « Algérie Française » provoquant la confusion entre les circonstances qui sont à l’origine de la création française de l’Algérie et les considérations essentiellement économiques de la Troisième République.

Ainsi, depuis 1962 le discours sur la colonisation qui prétend décrire les faits les a progressivement uniformisés et confondus, en accord avec l’idéologie dominante.

Désormais, le mot « Indigènes », est considéré comme un marqueur de discrimination raciale, au point d’en faire le titre du film qui la dénonce. Or, en Algérie, ce même terme qui désignait les natifs d’Afrique du Nord: Berbères, Arabo-berbères et même Israélites, les distinguait des « Européens », nés eux aussi en Algérie, mais venant des autres pays du bassin méditerranéen. Ces derniers ne voulaient pas être confondus, à leur tour, avec ceux qu’ils appelaient « Français de France », puisque nés en métropole. Nuances de langage aujourd’hui disparues qui faisaient dire à Albert Camus que, sur la terre d’Algérie, « les Européens » aussi étaient « des Indigènes, au sens premier du terme ».

Un demi-siècle après la fin de l’Algérie Française le filtre idéologique a dénaturé les hiérarchies dont les bandes dessinées créées par le Cercle d’Aix se sont efforcées de montrer la complexité. De façon générale, chacun était persuadé qu’il tenait de son héritage ancestral plus de vitalité, ou plus de courage, plus de sagesse et de piété ou plus de finesse et de culture que les autres.

Nul égalitarisme donc mais le drapeau et la gloire française enseignée à l’Ecole et dans l’Armée inspiraient le même respect à tous. La fidélité des soldats de toutes origines en a témoigné durant les guerres.

 

 

 

Paris 2012, Ravivage de la Flamme sous l'Arc de Triomphe

Paris 2012, Ravivage de la Flamme sous l'Arc de Triomphe

LA SCIENTIFISATION.

Nous utilisons ce néologisme emprunté aux sciences sociales pour nommer le début de l’opposition dialectique entre histoire et mémoire qui a légitimé la mise à l’écart progressive des Français d’Algérie. Le prétexte étant que la connaissance du passé ne peut devenir science qu’en se dégageant de la subjectivité du témoin.

Soit ! Mais puisque la condamnation de la colonisation constitue aujourd’hui un impératif moral absolu, qu’en est-il de la neutralité de l’historien dont le plan de carrière dépend de l’université ou des éditeurs?

A notre arrivée en Métropole, le rejet s’exprimait en quelques phrases : les « Pieds-Noirs » étaient des colons, même pas français, enrichis en spoliant les indigènes. Ils avaient vendu l’eau aux soldats venus de Métropole pour les défendre contre un terrorisme dont ils étaient les vrais responsables.

C’est au milieu des années 1980 que l’annonce du don des archives de souveraineté à l’Algérie provoqua une vive réaction des Français d’Algérie accablés jusque là par les accusations dont ils faisaient l’objet. Certes c’était l’ultime effacement mais nous prenions également conscience que, sans documents, et donc sans preuves de ce qu’avaient été les vies et le travail de nos aînés, leur honneur ne serait jamais lavé. Il ne le serait pas en particulier devant nos enfants formés par leurs enseignants au rejet de ce que nous représentions.

L’immense exposition organisée à Nice en 1987 allait réunir plus de 100 000 Pieds-Noirs. Nous étions nombreux à l’avoir réalisée. Mise en possession des terres, création des villages, construction des barrages, des routes, travaux d’irrigation, recherche pétrolière, agriculture enseignement, médecine, aide sociale, architecture, art…Tout y était abordé.

Cette exposition n’eut jamais d’équivalent car elle fut conçue par les Français d’Algérie eux-mêmes, et le plus souvent par des gens de terrain : bâtisseurs de barrages, pétroliers, agriculteurs, médecins, soldats, architectes, instituteurs, administrateurs : ils commentaient les documents qu’ils avaient souvent fournis ; ils racontaient, ils montraient. Il y avait de la ferveur, de l’émotion….

Pour ce qui me concerne, les travaux que j’avais menés durant plusieurs mois allaient m’inciter à créer le Cercle Algérianiste d’Aix sur la demande insistante du Professeur Pierre Goinard.

Les projets de musée et de mémorial que j’ai ensuite suivis de près seront également issus de cette réalisation niçoise. Ils se multiplièrent à Aix, Marseille, Paris, Montpellier. Mais désormais, disait-on, il fallait faire toute la place à la neutralité des historiens qui allaient œuvrer à la « réconciliation des mémoires des peuples ». Etrange neutralité qui s’assignait à son tour un objectif, après avoir écarté les Français d’Algérie pour ce même motif, et qui détermina le choix des textes, des symboles, de l’iconographie. Le projet primitif évolua vers plus d’abstraction et se conforma davantage aux impératifs du consensus, souvent à la demande d’historiens étrangers. Puis les projets coûteux qui ne satisfaisaient personne furent abandonnés

Marseille, Cathédrale de la Major, Commémoration des 50 ans de notre exode - 2012

Marseille, Cathédrale de la Major, Commémoration des 50 ans de notre exode - 2012

Mémoire et loi.

En théorie, pas plus que la mémoire ne peut dire l’histoire, la loi n’est autorisée à le faire. Cet argument a servi à l’abrogation de l’article de la loi de 2005 qui reconnaissait un « rôle positif à la colonisation ». Sauf que les lois Gayssot et Taubira, dites aussi « mémorielles », et qui constituaient le précédent sur lequel s’appuyait la loi de 2005 ne furent pas abrogées.

En réalité, comme dans « 1984 » de Georges Orwell, et malgré notre opposition résolue, la loi ne s’est pas privée de reconstruire l’histoire. Ainsi l’officialisation du 19 mars avait été demandée par le groupe communiste en 1998, comme date de la fin de la guerre d’Algérie et « Pour une meilleure compréhension de la nocivité du colonialisme et du mépris voué pour les peuples en lutte pour leur liberté. »

Cette officialisation, toujours refusée par les chefs d’Etat français depuis 1962, vient d’être obtenue. De même en 1999, la reconnaissance de l’état de « guerre en Algérie » obtenu par le même groupe communiste remplaça « les opérations de maintien de l’ordre ». Ainsi, puisqu’en droit international il ne peut y avoir guerre qu’entre deux états souverains, 27 ans après notre exode, la loi reconnaissait en catimini l’existence d’une Algérie qui aurait été distincte de la France avant 1962. Elle confirmait ainsi la négation de « l’Algérie Française » et des « Français d’Algérie » qui avaient déjà disparu du langage.

 

Manifestation contre l'officialisation du 19 mars

Manifestation contre l'officialisation du 19 mars

Avons-nous échoué ? Qu’avons-nous réussi ?

Que reste-t-il de toutes les actions entreprises depuis 30 ans ?

Bandes dessinées, publications d’études, conférences, expositions, cérémonies, monuments…. des réalisations par dizaines, afin de faire connaître notre histoire, n’ont pas empêché qu’un candidat, futur Président de la République, en visite en Algérie accuse la France de « crime contre l’humanité » en faisant une absurde référence à la colonisation. Pas plus que nous n’avons pu empêcher l’officialisation récente du 19 mars ! Mais, paradoxalement, notre action a fait émerger du silence les tragédies qui suivirent cette date : la fusillade du 26 mars, les milliers de Français victimes d’enlèvements qui furent abandonnés à leur sort, le massacre de dizaines de milliers de Harkis fidèles à la France.

Avant les autres, nous nous sommes mesurés à la difficulté de transmettre notre histoire. Nous avons affronté la dérision qui discrédite la parole non-conforme, nous avons enduré les accusations de fascisme, de racisme. Sans doute, et même si nous ne leur arrivons pas à la cheville, nous avons pu le faire parce que l’Algérie Française nous avait amplement pourvus de modèles glorieux qui avaient pris le risque, parfois mortel pour eux, de choisir, de croire, d’être fidèles. Tous les Français, aujourd’hui n’ont pas, cette chance.

Evelyne Joyaux

Publié dans POINT DE VUE

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