CAMUS, LA MOUNA DE PÂQUES

Publié le par Cercle Algérianiste d'Aix en Provence

 

Pour Pâques 2020, cet extrait du livre Le premier homme, qu’Albert Camus écrivit quelques années avant que nous ne quittions l’Algérie, permet de retrouver les embruns, le parfum de la mouna et l’air léger que nos familles allaient chercher durant ces jours de fête dans nos forêts et sur les plages.
 

"... C'était avec lui  (l'oncle Michel) qu'au lundi de Pâques ils partaient avec toute la famille faire la mouna à Sidi Ferruch.... et on chargeait de bon matin... les grands paniers à linge pleins de ces grossières brioches appelés mounas et de légères pâtisseries friables appelées oreillettes, que toutes les femmes de la maison fabriquaient chez la tante Marguerite pendant deux jours avant la sortie ...

 

La forêt était pleine de monde, on mangeait les uns sur les autres, on dansait de place en place au son de l'accordéon ou de la guitare, la mer grondait tout près, il ne faisait jamais assez chaud pour se baigner mais toujours assez pour marcher pieds nus dans les premières vagues, pendant que les autres faisaient la sieste et que la lumière qui s'adoucissait imperceptiblement rendait les espaces du ciel encore plus vastes, si vastes que l'enfant sentait des larmes de joie et de gratitude envers l'adorable vie."
 

Ce passage, que le respect des droits d’édition nous contraint d’écourter, ne nous permet pas de suivre le travail de l’écrivain bousculé par l’afflux de ses souvenirs. Il écrit sous leur dictée, les évoquant d’une seule phrase, à peine ponctuée, qui se déroule sur une page entière. Il en est ainsi tout au long du livre.

De sa plume, Camus fouille le passé. Il lui faut retrouver une tournure de phrase, un nom ; qu’il s’agisse des mévas : ces sandales qu’il portait enfant, d’une eau de Cologne dont s’aspergeait un camarade de classe, d’un ragoût que servait sa mère ; il lui faut restituer l’odeur, même fétide, s’il s’agit de son école ou de l’escalier de sa cour. A la suite d’un passage dans lequel il décrit minutieusement une partie de chasse dans les environs d’Alger, Camus a noté : "il faudrait que le livre pèse un gros poids d’objets et de chair.".

 

Pourquoi le faudrait-il ?
 

Nietzsche, dont Albert Camus était un lecteur attentif, voyait venir un monde peuplé des "Derniers Hommes", qui ricanent en clignant de l’œil, incapables d’admirer, de créer, d’aimer, mais indestructibles dans leur médiocrité. "Les Derniers Hommes ont abandonné les contrées où la vie est dure, écrivait-il. Le temps approche, où l’homme ne lancera plus par delà l’humanité la flèche de son désir, où la corde de son arc aura désappris à vibrer... La terre alors sera devenue exigüe, on y verra sautiller le Dernier Homme qui rapetisse toute chose…. On sera malin, on saura tout ce qui s’est passé jadis ; ainsi l’on aura de quoi se gausser sans fin ".
 

"Là est ma vérité !" écrit au contraire Albert Camus.
Il est allé la chercher dans l’enfance enracinée dans son Algérie natale, dans le respect des règles immuables qui lui furent enseignées: fidélité, courage, honneur, dans la présence au monde, dans le désir de la beauté et le goût de l’effort.
Il est " Le Premier Homme " comme son père le fut avant lui.
Comme le sont, aujourd’hui, les hommes « d’une aube incertaine » que nous voyons peut-être poindre, qui se dévouent, à leurs risques et périls, pour que d’autres survivent.

 

Evelyne Joyaux

 

Publié dans TEMOIGNAGES

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