ALGER, vu par Henri de MONTHERLANT

Publié le par Cercle Algérianiste d'Aix en Provence

Illustration prise dans la BD "Les rivages amers" - L'Algérie 1920-1962 /n° 5- de Evelyne Joyaux et Pierre Joux

 

Alger*.." Une grande ville où il y a côte à côte un élément "nature" très virulent et les commodités d'un équipement moderne; une grande ville construite sur une pente, c'est-à-dire où, dans vos randonnées, votre regard trouve fréquemment à s'étendre; une grande ville innocente. Sensuelle certes, mais pas de stupéfiants, pas de "vices", etc... le monde musulman, si réservé sur ce chapitre , a donné le ton aux européens en Afrique du Nord, où la rue est décente.
L'atmosphère de jeunesse.
 Si l'on songe que Marseille est la ville la plus "
jeune" de France, et que Marseille cependant , quand on y débarque en venant d'Alger, vous frappe non seulement par sa vétusté comme ville, mais par l'absence de jeunesse dans sa population... on percevra mieux le ton de jeunesse d'Alger. Aucune autre grande ville de l'Afrique du Nord n'est aussi jeune. La beauté et le charme de la race, au moins dans la jeunesse.

Cette crise que je promenai trois ans en Espagne, en Italie et et en Afrique... c'est à Alger qu'elle commença à se dénouer; et cela non pas par rencontre , mais nettement sous l'action de cette ville.
Dès ce temps, je disais à Alger, comme à une femme: "
ne change pas, quand tout change." Je définissais la France, avec désespoir: "un pays où je n'entendrai plus dire: "Po...po..po..." Je buvais l'accent d'Alger (qui a pourtant la réputation d'être affreux) comme un élixir de vie, cet accent un peu pâteux et embourbé (mais non trainard, vif au contraire) que les français de là-bas ont pris aux indigènes et aux Juifs, aussi différent de l'accent pointu de Marseille que tout ici est différent de Marseille.
... "Je ne vois jamais se rapprocher du paquebot Alger couronné de sa Kasba blanche comme une montagne sa neige éternelle, sans avoir un bondissement semblable à celui de ce condottière qui, passant sous la porte de la ville qu'il venait de soumettre, se pencha de son cheval et le baisa. Stendhal se voulait citoyen milanais. Jusqu'à nouvel ordre (mais enfin voilà six ans que cela dure) je me tiens pour citoyen algérois".

...Chaque matin, éveillé avant le soleil, de mon lit j'assiste à son assomption sur la mer, le port, la ville. A peine a-t-il émergé, déjà il éblouit. Les deux môles, les vapeurs à l'ancre, les barcasses surchargées de dockers noirs, semblables à des barques du Styx, se détachent en grisaille confuse sur la surface martelée de l'eau parcourue de courants . Ainsi vue de haut, à six cents mètres, j'aime ce port aux lents mouvements si calmes, si vivant pourtant de la plus forte vie, mais atténuée et ralentie par la distance, et cette mer humaine.
Plus près la ville toute européenne dans la partie que j'en vois. Ces maisons assez vétustes, aux toits de briques roses... on dirait n'importe quelle cité de France, n'étaient les terrasses de la plupart d'entre elles où bientôt tout un peuple va monter: des toits vivants aussi comme la mer. Imaginez cela: une ville tout en étagements  et tout en terrasses, et une chaleur telle que, sauf aux heures méridiennes, on vit fenêtres grandes ouvertes.

... Et entre ce paysage et moi, ce matin à l'aube comme ce soir au crépuscule un vol d'hirondelles, de folles nageuses de l'air, zigzagantes, effleurant les corniches...tantôt noires, tantôt blanches, tantôt bleuâtres selon ce qu'elles opposent d'elles au premier feu du jour."

 

* (ll y a encore des paradis, Images d'Alger - Novembre 1933 - Henri de Montherlant)
Je vous laisse retrouver vos souvenirs d'Alger, au milieu de ce vol d'hirondelles qu'Albert Camus a décrit, lui aussi, dans Le Premier homme  et vous souhaite d'avoir patience, courage et prudence pour les jours à venir.

Evelyne Joyaux

 

 

Publié dans POINT DE VUE

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