DERNIER NOËL EN ALGERIE, Par Evelyne

Publié le par Cercle Algérianiste d'Aix en Provence

 

Plusieurs de nos amis nous ont adressé le récit de leur dernier Noël en Algérie française. Nous les en remercions. Ce sont des récits vrais, vus à hauteur d'enfant (ou de jeune gens). Ils sont très émouvants.
Après les 6 récits précédents, Evelyne clôt notre petite série de Noël.  

 

Les Noëls de mon enfance à Castiglione, au bord de la mer, ressemblèrent sans doute à ceux qu’avait connus mon père qui avait grandi dans un village du Sersou puisque ma grand-mère en était le cœur et l’organisatrice. Dès 5 heures du matin Marie se mettait en cuisine.

Il fallait du temps pour remplir deux corbeilles d’oreillettes à distribuer aux visiteurs et aux voisins, pour filtrer le vin d’oranges, pour préparer volailles et escargots comme en Franche-Comté dont elle était originaire. Jamais tout à fait guérie des séquelles du typhus contracté après la guerre de 1914, elle se montrait pourtant joyeuse et fredonnait sans cesse. Nous riions, nous chantions avec elle au milieu de la grande cuisine qui sentait bon.

En 1961 tout changea. Après la révolte des généraux, mon père qui avait quitté le Sersou au retour de la guerre pour entrer dans la police d’Alger, fut muté en Kabylie. Ce fut le cas de la plupart de ses collègues, nés en Algérie, après qu’une pluie de dénonciations anonymes se soit abattue sur eux, et sans qu’ils sachent précisément à quelles accusations ils devaient ces mesures disciplinaires. Mes parents partirent donc pour la Kabylie alors que, au fil des mois, l’armée française en  partait. Ils m’envoyèrent en Bourgogne que mon père avait traversée 20 ans auparavant avec ses camarades de combat, acclamés par la foule qui voyait alors dans ces soldats d’Algérie des libérateurs. Il y avait rencontré ma mère.

Durant l’hiver 1961 la Saône gela à Chalon. Mon imperméable me protégeait mal du froid glacial même si j’affirmais le contraire aux élèves de ma classe. Un jour ma mère nous rejoignit, puis ce fut une jeune femme : Aline, dont mes parents avaient fait la connaissance en Kabylie. Récemment mariée, elle devait pourtant impérativement partir mais sans savoir où aller. Plus tard ce serait la mère de cette dernière, puis sa sœur… Les hommes restaient sur place pour tenter de sauver ce qu’ils pouvaient de leurs biens. Aline était vaillante. Vêtue d’une sorte de cape faite d’une étoffe noire et brillante achetée au marché, qu’elle portait avec une écharpe blanche, elle avait l’air si fier, si sûre d’elle-même, qu’elle finit par décrocher une place dans un salon de coiffure, réussissant à vaincre enfin les premières réticences du propriétaire.

Noël arriva dans la maison dont la vieille tapisserie brillait de givre et dont les vitres étaient rendues opaques par la glace. Marie était morte en Algérie. En Bourgogne, pour nous, il n’y avait ni chants, ni parfums. Il n’y avait là que des femmes sans nouvelles des hommes. Ce soir elles avaient cessé de faire semblant. Elles ne parlaient pas. Personne ne parlait de peur de rompre, en même temps que le silence, l’équilibre si précaire de cette étrange nuit de Noël.

                                                                                Evelyne

 

Publié dans TEMOIGNAGES

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