De la "paix d'Evian" au massacre du 5 juillet 1962 à Oran : l'implacable dessein

Publié le par Cercle Algérianiste d'Aix en Provence

Quelques jours après le 19 mars 1962, Maurice Allais, futur Prix Nobel d’économie, dont les recherches sur les constantes du comportement humain face à l’incertitude sont aujourd’hui connues dans le monde entier, écrivait à propos des « Accords d’Evian » : « Il est dangereux, pour un grand peuple d’abandonner des centaines de milliers des siens, sans garantie réelle, à un pouvoir dont on ne connaît rien et dont on peut justement tout craindre… En réalité l’ensemble des textes soumis à l’approbation des Français leur a été présenté de manière ambiguë, et ce qu’ils suggèrent est bien différent de la réalité. Il y a certes tout ce qu’il faut pour rassurer les faibles et satisfaire les malins…. Mais pour tous ceux qui sont suffisamment courageux et suffisamment honnêtes, il n’y a que duperie et illégalité ».

Maurice Allais tentait d’alerter l’opinion publique sur les conséquences d’une telle duperie : « L’enjeu réel, le Français moyen ne l’apercevra que quand il apprendra le massacre de milliers de Français, ou, au mieux, le débarquement chaque jour à Marseille de milliers de réfugiés. C’est alors seulement qu’il mesurera l’étendue du malheur auquel l’aura conduit la politique qu’on lui a fait endosser ».

Très vite les faits vérifièrent ses craintes : « On évacue à la hâte, souvent à la sauvette, afin d’éviter les protestations des populations qui se retrouvent le lendemain livrées aux représailles les plus abominables….L’A.L.N. a dressé la liste de ceux qui ont collaboré avec les Français… Des Harkis ont été promenés, enchaînés, dans le Constantinois avant d’être égorgés…. Les Musulmans ne comprennent plus. Ils ne comprennent pas un pays qui fait le contraire de ce qu’il dit ; un pays qui les a frénétiquement poussés à s’engager avec lui et qui les abandonne… Aujourd’hui c’est du mépris. Demain ce sera de la haine ». Déclaration de M.Abdesselam. Débats à l’Assemblée Nationale le 26 avril 1962

Les assassinats et les enlèvements d’Européens et de Musulmans fidèles à la France se poursuivirent jusqu’au 5 juillet à Oran. L’horreur y culmina lorsque l’Armée française, épurée par le pouvoir après la révolte de ses généraux les plus prestigieux, en avril 1961, obéit aux ordres de ses chefs, sauf à de rares exceptions : elle n’intervint pas pour arrêter les massacres. Ceux-ci se perpétrèrent jusqu’à la porte des casernes qui restèrent fermées aux hommes, aux femmes et aux enfants y cherchant du secours.

Après l’horreur ce fut le silence. Non pas le silence de l’apaisement mais celui de la déréliction. Le silence de l’exode, de l’inconnu, de la dispersion, celui des morts, et celui des hommes, femmes, enfants « disparus », selon l’euphémisme imposé. Comme si personne n’était responsable de leur disparition ! Au long des années qui suivirent ce fut un silence subi, un silence qui nous fut infligé par le gouvernement du Général De Gaulle, d’une inertie totale vis-à-vis des tragédies vécues par nos familles et perpétuée par  ceux qui lui ont succédé.

Le Général De Gaulle voulait tourner la page de l’Algérie Française, quels qu’en soient les coûts économique et humain, et fut-ce au prix d’un « génocide ». Ce mot, aujourd’hui galvaudé, est d’Alain Peyrefitte qui écrivait : « Les Européens d’Algérie forment un peuple qui a sa singularité… les forcer à un exil massif, les détruire en tant que collectivité, serait perpétrer une sorte de génocide… Le sort de ceux qui ne se résoudraient pas à partir, désespérés de quitter à jamais la terre natale, ne serait pas plus enviable : livrés sans garantie au bon plaisir du vainqueur, ils risqueraient d’être, jour après jour, victimes du fanatisme ou, au mieux, de la ruse »

Aujourd’hui à la veille du soixantième anniversaire des accords d’Evian, nous pouvons juger l’arbre à ses fruits et nous souvenir de la déclaration du député français d’origine kabyle M. Abdesselam cité précédemment : « Les Musulmans… ne comprennent pas un pays qui fait le contraire de ce qu’il dit ; un pays qui les a frénétiquement poussés à s’engager avec lui et qui les abandonne… Aujourd’hui c’est du mépris. Demain ce sera de la haine ».

Tutoyant orgueilleusement l’Histoire, le Général De Gaulle se désintéressait des hommes. Il se montra prodigue de leurs vies et de leurs biens dans l’espoir de débarrasser la France de l’Algérie Française qu’il considérait comme un boulet. Ce fut le contraire qui arriva. En effet, depuis, ses successeurs au gouvernement courbent l’échine de plus en plus bas et payent un tribut toujours insuffisant dans le but  d’apaiser une haine qu’ils n’ont pas le courage d’affronter autrement qu’en attribuant son origine aux Français d’Algérie eux-mêmes.

Evelyne Joyaux

Présidente du Cercle Algérianiste d'Aix-en-Provence

 

«certains soirs où une bagarre éclatait  entre un Français et un Arabe… jusqu’à ce que…le Français qui se battait, reculant,  se trouve tout d’un coup en face de son adversaire et d’une foule de visages sombres et fermés qui lui auraient enlevé tout courage si justement il n’avait pas été élevé dans ce pays et n’avait su que seul le courage permettait d’y vivre et il faisait face alors à cette foule menaçante »

Albert Camus. Le premier homme.

 

Document annexe :

DÉCLARATION DE M.MOLINET A L'ASSEMBLÉE NATIONALE LE 27 AVRIL 1962

De la "paix d'Evian" au massacre du 5 juillet 1962 à Oran : l'implacable dessein

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