"La paix des cimetières" du 19 mars : les 160 000 victimes d'après et la fusillade du 26 mars ...

Publié le par Cercle Algérianiste d'Aix en Provence

Les premiers attentats en Algérie datent du 1er novembre 1954. En 1958, les fidèles du général De Gaulle lui permettent de revenir sur le devant de la scène à la faveur de la situation politique dégradée de la France.

Le 6 juin 1958, à Oran, face à la foule en liesse, Le général De Gaulle déclare: « La France est ici avec sa vocation. Elle est ici pour toujours. » Et encore : « L’Algérie est organiquement une terre française, aujourd’hui et pour toujours », « Vive Oran… Ville que j’aime et que je salue. Bonne, chère, grande ville française ».

Le 16 septembre 1959 le Président de la République française annonce l’organisation d’un vote d’autodétermination qui concernera les 12 départements français d’Algérie, (sans mention du Sahara) et qui donnera le choix entre trois possibilités : la sécession, la francisation complète et l’association.

En quelques mois qu’est-ce qui a changé ? A-t-il découvert soudain, et récemment, que le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » devait s’appliquer aux départements français d’Algérie ? La question se pose d’autant plus que, dans sa conférence de presse du 23 octobre 1959, il prévoit que la sécession « entrainerait une misère épouvantable, un affreux chaos politique, l’égorgement généralisé, et, bientôt, la dictature belliqueuse des communistes ». Ce n’est pas rien ! Il prévient du risque de « l’égorgement généralisé » mais il se lave les mains devant l’opinion internationale, autant que devant les Français, des conséquences de l’application d’un principe dont il se contente d’admettre l’existence. Simultanément l’O.N.U adopte « La Déclaration sur l’octroi de l’indépendance aux pays et aux peuples coloniaux » et reconnaît « la nécessité de mettre fin rapidement et inconditionnellement au colonialisme sous toutes ses formes. »

Que pèsent respectivement la situation internationale, les intérêts économiques et les principes ? Mais, en vérité, que pèse vraiment la vie des hommes ?

Depuis 1956 la richesse du Sahara en hydrocarbures est connue. Le général De Gaulle ne fait pas semblant de croire que le zèle humaniste de l’URSS, ni celui des Etats-Unis, sont désintéressés. Même lorsque la situation politique aura évolué vers l’indépendance, le Président français affirmera que doivent rester à la France « l’exploitation, l’acheminement, l’embarquement du pétrole saharien, qui sont l’œuvre de la France et intéressent tout l’Occident ». Dans ce cas économie et principes sont compatibles car le Sahara ne dépendait pas de la Régence Turque, en 1830, lors de la prise d’Alger par les Français qui ont ensuite découvert le pétrole.

C’est dans sa conférence de presse du 11 avril 1961 que le général De Gaulle expose clairement son véritable objectif. Il le fait avec le même cynisme que lorsqu’il prévoyait le massacre des populations en cas de sécession: « Il m’apparaît contraire à l’intérêt actuel et à l’ambition nouvelle de la France de se tenir rivée à ses obligations, à des charges qui ne sont plus conformes à ce qu’exigent sa puissance et son rayonnement… C’est un fait, la décolonisation est notre intérêt et par conséquent notre politique. Pourquoi resterions-nous accrochés à des dominations coûteuses, sanglantes et sans issue alors que notre pays est à renouveler de fond en comble…. » .

En mai 1961 les premières négociations commencent à Evian. De plus en plus, De Gaulle va imposer à ses émissaires et à ses ministres d’aller vite. Il abandonnera toutes ses positions en quelques mois. Il avait exclu de traiter avec « un groupe de meneurs ambitieux » refusant de leur donner une légitimité en « les bâtissant par là-même comme gouvernement algérien ». Il avait refusé de négocier tant que la terreur règnerait, ou d’organiser un vote d’autodétermination avant que l’on ait connu quatre années de paix. En réalité la France négociera avec les chefs de la rébellion, dont Ben Bella, sans qu’il y ait un cessez-le-feu préalable. Alors que le plan Challe avait vaincu les troupes de l’ALN, l’Armée commença de quitter l’Algérie dès juillet 1961. Malgré les Accords d’Evian l’Algérie prendra le contrôle des hydrocarbures en 1963 ; les biens des Français d’Algérie considérés comme vacants, seront nationalisés sans « indemnité équitable », les « Disparus » seront définitivement abandonnés à leur sort.

Le 19 mars 1962 c’est la paix des cimetières. Aujourd’hui il faut la docilité des consciences prisonnières de l’histoire officielle pour se laisser convaincre que les dizaines de milliers de morts, après les accords d’Evian, ne représentent que les inévitables soubresauts accompagnant la fin d’un conflit. Selon l’historien Pierre Montagnon et Philippe Nouvion, on décompte 59 000 victimes dont 25 600 militaires et 33 000 civils avant le cessez-le-feu. Après le 19 mars, et jusqu’en décembre 1962, il s’agit de 160 000 victimes (300 militaires européens, 5000 civils européens dont 2000 à Oran -tués ou enlevés dans la seule journée du 5 juillet- et 150 000 musulmans français (Harkis, moghaznis, maires, conseillers municipaux, gardes champêtres) qui furent torturés ou égorgés. 16 000 autres furent sauvés par des officiers qui désobéirent aux ordres, et seules 50 000 personnes, improprement appelées Harkis, pourront regagner la France.

Après le 19 mars les uns ont été martyrisés et tués par le FLN, dans le bled, sans pouvoir défendre leurs villages, car, sur ordre du Pouvoir, l’Armée française leur avait ôté leurs armes avant de « dégager ». Les autres ont été tués dans les villes, car sur ordre du Pouvoir français, ils furent abandonnés aux hordes du FLN par les soldats qui restèrent enfermés dans leurs casernes. Le 26 mars les familles algéroises ont été piégées et mitraillées par l’Armée française. (cf. doc procès du petit Clamart)

Le 19 mars 1962 Le général De Gaulle a donné au FLN le pouvoir de trier  le peuple d’Algérie, de décider qui vivrait, qui mourrait, ou qui serait poussé à l’exil. Après cela le vote de l’autodétermination n’était plus qu’une formalité.

Les présidents de la République Giscard D’Estaing, Mitterrand, Chirac, Sarkozy, s’opposèrent à la « célébration » du 19 mars car ils savaient ce qui se cachait derrière cette « Paix ». Le Président Macron  le sait aussi, sa déclaration sur le 26 mars nous en informe. Mais, à dessein,  il accrédite dans l’opinion publique la pertinence de cette référence commune « à toutes les mémoires », référence au nom de laquelle ceux qui agissent criminalisent notre passé en Algérie. Son cynisme, au moins, est gaullien.

Evelyne Joyaux

 

Ci-dessous extrait du compte rendu sténographié de l'attentat du Petit-Clamart concernant le 26 mars 1962 :

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