Conférence (résumé): De la fureur de vivre au désespoir de vivre. Que peuvent les livres algérianistes ?

Publié le par Cercle Algérianiste d'Aix en Provence

Voici, comme promis, le résumé de la conférence donnée le 15 décembre 2011 par Evelyne Joyaux. Au slogan rebattu et passif "Indignez vous", la présidente du Cercle d'Aix préfère de loin, "Ne renoncez jamais".

 

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1/Naissance de l’Algérianisme

« L’Algérianisme » a reçu son nom de Jean Pomier et Robert Randau, après la guerre de 1914/1918.

Il s’agissait d’une prise de conscience : « quelque chose de neuf » naissait en Algérie qu’il fallait nommer. Ils l’identifièrent comme une « philosophie  de l’effort » ; « Philosophie de l’effort d’âme » précisait Jean Pomier.

Ces hommes partageaient avec d’autres une part d’espoir et une part de crainte devant l’avenir.

Ainsi, en 1920, le géographe-historien E-F Gautier disait son incompréhension devant l’attitude des Français de la Métropole qui avaient pris violemment parti contre les colons.

Or la fidélité des soldats d’origine indigène durant la guerre 1914-1918, qui ne connaissaient la France qu’à travers les Européens d’Algérie, témoignait pour lui d’une autre réalité. Cette réalité portait « un germe d’inconnu » affirmait-il, une promesse d’avenir.

 

L’Algérianisme trouva ses premiers repères chez Louis Bertrand : homme de lettres, diplômé de Normale-supérieure, qui avait été professeur à Aix-en-Provence.

Le sang des races, l’un de ses livres les plus connus, fait le récit de l’enracinement du petit peuple d’Algérie à travers celui de Rafael, son personnage principal, qui transporte des marchandises entre Alger et le Sud. Le roman commence par la rupture avec le pays d’origine et se termine sur sa route enfin tracée et sa place trouvée car « quelqu’un de son sang, entraîné par son exemple, l’avait suivi ; d’autres en qui bouillonnaient toutes les sèves de la jeunesse, parlaient de lui au repas de famille… Bientôt, sans doute, des êtres sortis de sa chair continueraient plus sûrement la beauté de son acte… » 

Dans ce roman l’Histoire est présente et la France métropolitaine y apparaît également, mais dessinée en creux, à travers certains personnages masculins velléitaires, et celui d’une femme raffinée mais fragile.

La terre d’Algérie devient un personnage central. C’est en se mesurant à elle que les hommes prennent la mesure de ce qu’ils sont. C’est dans cette aventure que les valeurs se déterminent et se hiérarchisent : le courage, le travail, l’honneur, la solidarité, le respect de la famille…

salle 

 

2/ Les livres algérianistes.

Nous qualifierons ainsi les livres qui expriment l’idée qu’une création singulière se faisait jour en Algérie.

Parmi quelques exemples retenus le choix de certains auteurs peut surprendre.

- L’ouvrage de Henri de Montherlant « Il existe encore des paradis, images d’Alger » en fait partie. Que ce titre n’ait pas été repris dans les œuvres complètes de l’écrivain lorsque le vent de l’histoire tourna est d’ailleurs significatif.

Certes, Jean Pomier associa Montherlant et Camus dans la même critique sévère mais il faut rappeler aussitôt que le roman « Le premier homme » d’Albert Camus n’était pas encore publié, or il fait écho à celui de Louis Bertrand jusque dans les mots. Jacques Cormery, le personnage principal s’exprime ainsi : « Lui … sur une terre sans aïeux et sans mémoire, où l’anéantissement de ceux qui l’avaient précédé avait été plus total encore et où la vieillesse ne trouvait aucun des secours de la mélancolie qu’elle reçoit dans les pays de civilisation, lui comme une lame solitaire et toujours vibrant, destinée à être brisée d’un coup et à jamais, une pure passion de vivre affrontée à une mort totale... ».

« Fureur de vivre » écrivait Louis Bertrand, « Folie de vivre… passion de vivre.. » reprend Albert Camus un demi-siècle plus tard.

- Citons aussi Jacques Soustelle  dont l’action politique témoigne de la conviction qui était la sienne. Il la formula une nouvelle fois à Nice, en 1987, en affirmant : « L’indépendance de l’Algérie est un ethnocide ».

- Enfin n’oublions surtout pas Jean Brune dont l’écriture si puissamment terrienne s’est nourrie de l’Algérie.

 

3/Les analyses des sociologues aujourd’hui.

-Nous ne nous étonnerons guère de les voir converger et conclure par ce que l’on pourrait nommer « l’illusion de l’Algérianisme ». En effet, l’une d’entre elles souligne en ces termes « l’illusion » de Louis Bertrand « qui croyait voir naître un pays sous ses yeux ». Le verbe « croire » constituant évidemment le cœur de la critique.

Ces analyses s’étayent à la thèse développée dans divers ouvrages récents selon laquelle « la communauté des Français d’Algérie » n’avait pas d’existence réelle avant 1962 et serait née du traumatisme de l’Exode. Affirmation dont il faudrait tout de même souligner le paradoxe. En effet comment concevoir un tel phénomène sans la violence de l’arrachement, et cette violence sans la profondeur de l’enracinement ?


-Aujourd’hui le massacre des Harkis, l’abandon des personnes enlevées après le cessez-le-feu du 19 mars 1962, la profanation des cimetières sortent du silence, mais sans dommage pour ceux qui les y avaient maintenus durant un demi siècle.

Ils n’en sortent en effet que pour devenir des sujets d’études soumis à « l’impassible impartialité » des chercheurs : expression que Jacques Soustelle réservait à Raymond Aron. Pour l’opinion publique le scandale du réel est donc neutralisé par le processus qui prétend l’établir scientifiquement.

Ainsi le débat sur le nombre de Harkis massacrés (dont personne ne conteste d’ailleurs qu’il est élevé) se substitue à la question concernant la signification de leur fidélité à la France (comme en 1914/1918 !) et leur abandon par elle. Or n’est-ce pas cela l’essentiel, au sens premier du terme?

Même constat en ce qui concerne les personnes enlevées et qui ne furent jamais secourues, ou la profanation des cimetières dont les responsables français n’auraient plus, disent-ils, d’autre solution que d’achever de les démanteler après les avoir laissé dévaster. En fait, ils accomplissent ainsi la fin de l’histoire par cet arrachement symbolique.


Auditoire

 

Conclusion.

La tentation du consentement se fait sentir chez certains Français d’Algérie qui se trompent d’ailleurs souvent sur sa nature. Par exemple ils utilisent un code de vocabulaire plus adapté que par le passé à l’histoire officielle ; ils reculent encore devant l’expression « Algérie coloniale » mais ils hésitent désormais à utiliser « Algérie française ». Concessions qui peuvent leur sembler mineures mais qui, au contraire, sont déterminantes pour l’avenir. Nous pourrions multiplier les signes de cette sorte.

Il reste l’autre voie, celle de « l’Algérianisme ». Elle va de Louis Bertrand au « Premier homme » d’Albert Camus, par delà les profondes différences des écrivains. Elle se poursuit par l’histoire d’un enracinement, mais surtout par un constat de création que les Français d’Algérie tentent d’établir depuis cinquante ans en Métropole et qu’ils ne doivent pas renoncer à imposer dans le débat français, bien qu’à rebours de la pensée dominante.

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Ci-dessus : dessin de Pierre Joux pour le livret "Autres voix, Autres voies" du Cercle algérianiste d'Aix -2010

Résumé autorisé par la conférencière pour le blog du Cercle d'Aix.

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Publié dans CONFERENCES

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