TOCQUEVILLE ET L'ALGERIE : LE RESUME

Publié le par Cercle Algérianiste d'Aix en Provence

C'est dans la salle Maréchal Juin et dans le strict respect des mesures barrières qu'Evelyne Joyaux a donné sa conférence sur Tocqueville et l'Algérie, le 15 octobre dernier. Nos amis du Cercle sont venus très nombreux et même si la Kémia a manqué, ce fut un moment de partage de l'esprit et du coeur. 

 

 

             « A propos de Tocqueville et de l’Algérie »

Aux Etats-Unis Alexis de Tocqueville est aussi célèbre que Lafayette. En France il est surtout connu pour son ouvrage intitulé De la Démocratie en Amérique. C’est lors d’un voyage outre-Atlantique qu’il étudia ce régime « à l’état pur » puisque Toqueville.jpg les Etats-Unis s’étaient constitués dans le cadre de la démocratie.

Né en 1805, donc peu après la Révolution, Tocqueville a connu l’Empire, la Restauration, la Monarchie constitutionnelle et l’effervescence des idées qui accompagna ces bouleversements politiques. Dans les anciennes sociétés européennes, inégalitaires, les individus se trouvaient à la fois tenus et soutenus par un ensemble de liens et de valeurs dont l’honneur constituait la clé de voûte. D’après lui, depuis 700 ans, dans l’univers chrétien, les grands évènements historiques ont tourné au profit de l’égalité. Il s’agirait là d’un « fait providentiel », c’est-à-dire voulu par Dieu. L’Histoire aurait donc un sens ; mais si Tocqueville fait de l’égalité la valeur supérieure, la démocratie n’en demeure pas moins une œuvre humaine et ses dérives restent possibles. En effet, dans l’absolu, tous les hommes sont égaux, leurs idées se valent, elles peuvent être considérées comme également vraies… ou également fausses. Tocqueville envisage donc, dès cette époque, les conséquences possibles du relativisme des sociétés modernes où « les gros lieux communs », utilisés par certains, s’imposeront au plus grand nombre parce que ce sont des idées simples et abstraites, débarrassées de la complexité du réel : celles que l’on qualifie aujourd’hui de « politiquement correctes ».

La pensée sans dogmatisme de Tocqueville lui a permis d’observer et de comprendre la complexité de la réalité algérienne lors de son séjour en Algérie. Celui-ci a suivi de près la publication de La Démocratie et lui donna la matière d’un important rapport paru en 1847.

Là encore il lui a fallu partir de l’observation des faits s’il voulait faire œuvre utile.  On comprend d’emblée sa sévérité pour l’ignorance des Français, et surtout pour celle de leurs responsables qui se trouvent aux commandes du pays. Cette ignorance est en partie la cause des incohérences et de l’instabilité des décisions de l’administration, des injustices et des erreurs politiques dont beaucoup sont alors victimes, et qui entrave cette mission de progrès dont, selon Tocqueville, l’Histoire a investi la France

Ainsi, il déplore que l’on ait négligé les tribus qui s’étaient ralliées à la France, que l’on ait parfois humilié ou abandonné leurs chefs, incitant les autres à rejoindre Abd-El-Kader.

Tocqueville passe d’une observation précise à une réflexion générale sur l’ingratitude de son pays vis-à-vis de ceux qui l’ont le mieux servi partout dans le monde. Devant une telle inconstance il conclut : « Ne serait-il pas temps, enfin, de montrer, ne fut-ce qu’en un petit point du désert, qu’on peut s’attacher à la France sans perdre fortune ou vie ». Il dénonce tout aussi nettement les excès de faiblesse qui alternent parfois avec une brutalité inacceptable ainsi que l’instabilité des règlements.  « Imposez si vous voulez des obligations fort étroites mais qu’elles ne varient point suivant vos caprices.» 

L’auteur ne remet pas en cause pour autant la légitimité de la France à s’implanter en Algérie après la prise d’Alger parce qu’un pays a obligation d’assurer sa survie en montrant sa force, faute de quoi il deviendra une proie pour les autres nations. En effet affirme-t-il « Qu’importe qu’un peuple présente l’image de l’aisance et de la liberté s’il se voit exposé chaque jour à être ravagé et conquis… La force est donc souvent pour les nations une des premières conditions du bonheur et même de l’existence ».

Dans une époque qui a vu l’effondrement de la puissance française au profit de l’Angleterre, quitter Alger serait pire qu’une défaite militaire. C’est pourquoi il démontre l’intérêt, sur le plan stratégique, d’être maître de Mers-el-Kébir et d’Alger comme il est vital d’accroitre les ressources commerciales de la France. La mise en valeur des terres d’Algérie par une population européenne permettrait cela, pour peu que l’on favorise le peuplement par des mesures appropriées et stables assurant à chacun de recueillir le fruit de son labeur.

L’Armée, enfin, tient une place importante dans le rapport de Tocqueville. Certes il dénonce les conditions de vie exécrables des soldats car, dit-il, le manque d’hôpitaux se ferait moins sentir si les hommes étaient mieux nourris et mieux équipés, donc moins vulnérables aux fièvres. Mais au terme d’une démonstration approfondie il en vient à envisager la formation d’une armée propre à « L’Afrique ». Pressent-il que le sens de l’honneur, l’exigence de courage et le goût du panache propres aux aristocraties européennes, et dont les officiers français se voulaient héritiers, pourraient trouver leur équivalent au sein des tribus autochtones et des chefs de grandes tentes, comme ce fut le cas dès la constitution des Bureaux arabes, durant les guerres et jusqu’en 1962.

Ainsi, dans son rapport de 1847, Tocqueville qui réfute l’homme abstrait, examine le quotidien des individus autant que les conséquences du fonctionnement aléatoire des institutions françaises dans la jeune Algérie. Selon lui le pouvoir doit se montrer ferme, stable, et juste à l’intérieur afin de stabiliser rapidement la position de la France que sa conquête récente rend vulnérable face aux autres nations. Mais il le doit aussi à la mission dont Tocqueville pense que son pays est investi : faire progresser la liberté individuelle, le respect de la propriété, la garantie des droits de chacun, non en détruisant brutalement ce qui existe mais en se conduisant de manière à ce que, dans le temps, le bien fondé des principes universels auxquels il croit s’impose à tous, l’objectif étant de « former des deux races un seul peuple ».

Evelyne Joyaux

Publié dans CONFERENCES

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